Zoom 3 : Isabelle de Sa Moreira

L’élégance de la pierre et l’audace du fil

Dans l’atelier d’Isabelle de Sa Moreira, la mosaïque s’affranchit des codes classiques. Entre la noblesse du marbre, l’éclat des pierres semi-précieuses et l’exploration surprenante du tufting, Isabelle façonne un univers sensoriel unique. Rencontre avec une artiste qui fait dialoguer les contraires.

La genèse : Le choix de l’excellence

Isabelle, ton travail se distingue par l’utilisation de matériaux nobles comme le marbre, les pierres fines et les minéraux. Qu’est-ce qui t’attire dans cette quête de la “matière pure” ? Est-ce la symbolique de la pierre ou la palette de couleurs naturelle qu’elle t’offre ?

Au delà de la noblesse du minéral, ce qui attire d’emblée mon regard c’est la couleur, puis les spécificités de la pierre, ses veines, ses inclusions, son éclat, sa transparence ou son opacité, ses reflets, sa brillance, même ses défauts. Il m’arrive de me renseigner sur les propriétés du matériau, mais ce n’est pas ce qui guide mon choix.

Le processus : La taille et le geste

Les pierres fines et les minéraux demandent souvent une attention particulière à la coupe. Comment abordes-tu le travail de ces matériaux par rapport au marbre ? Est-ce que tu adaptes ton geste ou tes outils pour respecter la fragilité ou la dureté de ces éclats précieux ?

J’utilise exactement les même outils que pour le marbre à savoir : marteline, pince mosaïque ou à molettes, je garde tous les éclats, même les poussières !

L’innovation : Le mariage de la laine et de la pierre

On découvre récemment dans ton travail une fusion inédite entre le tufting (travail de la laine) et la mosaïque. C’est un contraste saisissant entre le doux et le dur, le chaud et le froid. Comment est née cette envie de confronter le textile à la pierre ? Quelles difficultés techniques as-tu rencontrées pour faire cohabiter ces deux mondes ?

Mon intérêt pour le tufting est né suite à des problèmes de tendinite qui m’ont obligé à faire une pause . J’en ai profité pour me documenter et me former virtuellement sur toutes les techniques du tufting en visionnant énormément de vidéos américaines ou sud-américaines, la technique étant peu pratiquée en France, et encore moins enseignée.

On peut penser que le tufting est loin de l’univers de la mosaïque, mais finalement ce n’est pas tant le cas, le vocabulaire et les procédés se rejoignent souvent ; on part d’un support, on y crée ou projette son dessin, on sélectionne ses couleurs, on utilise différentes colles, la tonte (ou sculptage) fait office de joint, et il y a un soin important accordé aux finitions. J’ai rencontré de nombreuses difficultés techniques car les vidéos ne remplacent pas la réalité. Il a fallu beaucoup expérimenter et de la patience pour réussir à faire fusionner ces 2 passions.

La signature : Le rythme et la texture

Au-delà de la couleur, il y a une vraie recherche de relief dans tes œuvres. Avec l’arrivée du tufting, la texture devient centrale. Est-ce que tu cherches à créer des œuvres que l’on a envie de toucher autant que de regarder ?

Au même titre que la sculpture, le tufting attire la main, on entre dans le domaine des sens, voire même de la sensualité de par sa douceur et/ou quand le sculptage de la laine crée des courbes. L’œuvre réveille une sensibilité, et devient sensation avec cette dimension tactile.

La vision : La mosaïque de demain

En explorant des techniques mixtes, tu bouscules les frontières de la mosaïque traditionnelle. Pour toi, est-ce une évolution nécessaire pour que la mosaïque trouve sa place dans l’art contemporain et le design d’intérieur ?

Je ne dirais pas que c’est absolument nécessaire, mais la mosaïque est un art vivant, en mouvement, et comme dans tous les domaines, s’il y a vie, il y a évolution, changement, adaptation. On s’enrichit de l’autre, de ce qui nous entoure, tout devient possible, il n’y a pas de limite à la création.

La mosaïque a évolué depuis des milliers d’années, de par les techniques, les matériaux, l’usage qu’on en fait, les styles artistiques, les cultures, la mode, les mouvements créatifs, elle a traversé les continents. On la retrouve dans l’architecture, dans la sculpture, dans la peinture, le street-art, dans les vêtements, dans les bijoux etc. Elle est source d’inspiration dans beaucoup de domaines, alors pourquoi ne pas inviter différentes disciplines dans la mosaïque ?

La transmission : Partager le geste

Tu proposes régulièrement des stages pour transmettre ton savoir-faire. Au-delà de l’acte pédagogique, je me demande ce que l’enseignement t’apporte dans ta propre pratique d’artiste. Lorsqu’on transmet, on ne fait pas que donner un savoir, on confronte aussi sa propre pratique au regard des autres. Est-ce que l’enseignement, à travers les questions, les hésitations ou l’émerveillement de tes stagiaires face à ces matières nobles, est pour toi une façon de redécouvrir ton métier avec un œil neuf ?

J’ai longtemps hésité avant de lancer mes stages de portraits pop-art. Quand on est seul dans son atelier, on travaille à l’instinct ou par automatisme. Enseigner c’est se poser mille questions, parce qu’il va falloir expliquer aux autres le processus de création dans les moindres détails.

Il était nécessaire que je déconstruise mon travail pour reconstruire, mais avec un schéma précis. Ça demande beaucoup de rigueur car mes stages sont personnalisés, chacun choisit un portrait différent parmi une large sélection que j’ai travaillée en amont, et en fonction du niveau de l’élève.
Paradoxalement ça demande également un lâcher-prise de ma part sur le travail et la vision du stagiaire, je reste ouverte aux idées personnelles du participant, on en discute et je les accompagne quelquefois dans leur explorations ou extravagances qui sont loin de ce que j’avais imaginé, ou j’amène un peu de fantaisie dans un travail trop conventionnel.

Mon atelier est plein de trésors de toutes sortes et ils ont « carte blanche » pour les utiliser. J’organise des stages avec plusieurs élèves, ce qui leur permet d’observer mutuellement leur travail, échanger leurs idées et apprendre ainsi d’avantage qu’en travaillant chacun seulement sur son propre ouvrage.
Chacun a un œil sur le travail de l’autre, donne ses idées, et apprends donc plus que sur son seul ouvrage.

Je donne également des ateliers depuis une dizaine d’années à des seniors dans des résidences autonomie. Les exigences sont évidemment bien différentes mais c’est un vrai bonheur et c’est très gratifiant d’accompagner mes « p’tites mamies » vers un exercice entièrement nouveau pour elles, qui leur paraissait inaccessible auparavant. C’est une expérience humaine et sociale que nous partageons, ponctuée des récits de leurs parcours de vie.

La question “Engagement”

Isabelle, tu fais partie de la famille ARMO. Dans un métier d’art où l’on est souvent seul face à son support dans l’atelier, qu’est-ce qui t’a donné envie de rejoindre l’association ? Qu’est-ce que tu viens chercher (ou que trouves tu !) dans ce collectif de passionnés ?

ARMO est tout neuf et mon inscription récente. Je n’ai pour le moment pas d’expectatives précises, mais c’est important pour moi de soutenir ou participer dès que possible aux projets collectifs (français ou internationaux) qui donnent de la visibilité à la mosaïque, et cherchent à diffuser et informer sur le sujet.

Amateurs, professionnels, nous sommes de plus en plus nombreux à se passionner par cet art à chercher des précisions de toutes sortes sur les divers réseaux sociaux, à tenter se faire connaître pour qu’on puisse enfin cocher cette petite case « Mosaïque » lors d’une inscription à une expo, et non plus « autres » !

Je souhaite qu’ARMO devienne une référence en matière de mosaïque, recensant tout ce qu’on peut trouver relatif à la mosaïque sur les réseaux, une information qui ne serait pas noyée parmi les autres, mais plus ciblée.

Le Tac au Tac d’Isabelle

Ta pierre semi-précieuse favorite à travailler ?

Malachite et chrysocolle

La sensation que tu préfères : le grain du marbre ou la douceur du fil ?

Le marbre

L’œuvre dont tu es la plus fière à ce jour ?

La dernière

Une source d’inspiration (artiste, paysage, objet) qui ne te quitte pas ?

La mer, la rue

Ton actualité, tes expos actuelles ou futures :

The Mosaic Experience à Larmor-Plage du 11 juillet au 30 aout 2026

Cluny Juillet 2027 (expo conjointe avec Catherine Prioli)

Ton conseil aux débutant.es

Formez-vous, aller voir des professionnels, vous allez gagner un temps fou et progresser rapidement… et surtout, amusez vous 

Le mot de la fin

Un immense merci à Isabelle de Sa Moreira qui s’est prêtée à cet entretien avec autant de générosité que de sincérité. En nous ouvrant les portes de son atelier où le marbre dialogue avec la douceur de la laine, elle enrichit avec beaucoup d’élégance la série “Zoom” de notre site internet.

Toute l’équipe de l’ARMO la remercie vivement pour ce partage sur l’évolution de son travail, entre la rigueur de la pierre et l’inventivité du textile.

Une belle rencontre qui, nous l’espérons, vous aura permis de découvrir cet univers singulier.


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