Zoom 2 : Charlotte Bartkowiak

Dans l’atelier de Charlotte Bartkowiak, la mosaïque se transforme en un véritable cabinet de curiosités contemporain. Entre les souvenirs de ses voyages lointains, l’usage audacieux de matériaux glanés en décharge et la poésie des objets délaissés, Charlotte façonne un monde intérieur bigarré et sans frontières. Rencontre avec une artiste qui cultive l’esthétique de l’imprévisible et redonne vie à ce que l’on ne sait plus voir

Le voyage comme “andamento” intérieur

Charlotte, tu as un parcours de globe-trotteuse (Islande, Fidji, Australie…). Dans quelle mesure ces paysages lointains et ces cultures radicalement différentes influencent-elles tes choix de couleurs ou tes compositions aujourd’hui, même quand tu travailles avec des matériaux trouvés dans une décharge en France ?

Je pense que ces voyages m’ont permis de m’ouvrir et de cultiver mon sens de la liberté et s’il me serait difficile de trouver des influences directes entre paysages/cultures et certains choix esthétiques particuliers, je pense que d’une manière générale et plus diffuse, mes mélanges de matériaux et de techniques reflètent mon “monde intérieur”: bigarré, nourri de toutes ces expériences très variées, et qui refuse de se borner à des frontières établies.

L’esthétique de l’imprévisible

Tu dis que les objets recyclés dictent leurs propres règles. Est-ce qu’il t’arrive de vivre une sorte de “confrontation” avec un matériau qui résiste ? Comment gères-tu ce moment où l’objet refuse de s’intégrer à l’idée que tu avais en tête ?

Oui, bien sûr, j’ai de temps en temps des avaries… plus ou moins classiques comme les matériaux qui ne se coupent pas là où je voulais…. Un exemple particulier me vient en tête : une boulette de résine de prunier durcie que j’avais voulu intégrer à une mosaïque et qui a littéralement fondu dans la colle… Pour moi c’est justement là un des grands intérêts de la mosaïque: elle permet non seulement de faire des découvertes sur les matériaux mais propose ses propres solutions 😉

La tasse qui a cassé au mauvais endroit nous offre peut-être une autre piste, et nous emmène éventuellement vers autre chose – en fait, j’apprécie assez ces “pertes de contrôle” et la surprise qu’elles peuvent générer… elles me forcent à sortir des sentiers tout tracés 😉 et souvent, je prends le parti de rester réceptive et de m’adapter. Je me documente néanmoins pour comprendre, et réessayer autrement … et j’apprends souvent de ces “ratés”.

De toute façon, quand on utilise des matériaux “non conventionnels”, on a dans l’idée que leur pérennité n’est pas assurée… Je reste généralement flexible.

La mosaïque comme “cabinet de curiosités”

On voit des dents, des composants électroniques et des coquillages dans tes œuvres. Au-delà du recyclage, y a-t-il une part de collectionneuse compulsive en toi ? Quel est l’objet le plus étrange que tu conserves précieusement dans ton atelier en attendant de lui trouver “sa” place ?

Non, je ne suis pas une collectionneuse “née”. J’ai même longtemps aspiré au “dépouillement” (notamment sans doute parce que je “bougeais” beaucoup) mais depuis que je vis dans une grande maison (comprendre grand espace de stockage 😉 près d’une déchetterie (comprendre mine à ciel ouvert), je me suis beaucoup intéressée aux objets que je pouvais y trouver -et autorisée à les accumuler. Je dirais que c’est plus une forme d’opportunisme – et de curiosité tous azimuts… les choses sont là, alors je m’y intéresse.

Nous sommes entourés de matériaux que nous ne connaissons pas et qui ont pourtant des histoires, des propriétés, des qualités inattendues, je trouve que c’est une vraie richesse. J’ai pas mal d’objets bizarres – difficile d’en choisir un (la fonction de certains m’échappe encore) mais là je pense à un déchet d’aluminium (mal) fondu en forme de Snoopy…peut-être?

Le passage par Spilimbergo : un choc thermique ?

Toi qui revendiques un style “spontané” et peu conventionnel, comment as-tu vécu l’immersion dans la rigueur académique de la Scuola Mosaicisti del Friuli ? Est-ce que cette quête de l’excellence technique a modifié ta manière de voir tes propres “imperfections” créatives ?

J’avais déjà très conscience de mes “imperfections” techniques 😉 Comme je disais, j’ai appris à en tirer profit et à en faire mon miel mais j’admire totalement l’école et sa production. J’aurais rêvé d’aller étudier là-bas il y a 20 ans, quand j’ai découvert cette école – je serais probablement devenue une tout autre mosaïste – mais j’ai fait autre chose…

Par contre, c’était un rêve absolu pour moi d’aller visiter ce lieu un jour. Quand-même, les diplômés sont au top de la technique. Ils savent tout faire! J’adore les regarder travailler. Et puis c’est un lieu incroyable: on baigne dans la mosaïque, toutes époques, tous styles confondus. On va aux toilettes ou à la cafétéria comme au musée et tout le monde trouve ça normal! Pour moi c’était le paradis. J’ai seulement suivi un cours d’été là-bas donc je ne pense pas avoir été confrontée à tellement de “rigueur” académique, en fait les profs que j’ai rencontrés étaient tous passionnés et très ouverts.

Plus que la rigueur, c’est le côté expérimental de l’école qui m’a frappée, l’utilisation de matériaux comme la laine, le plastique, le bois flotté etc. ils essaient tout!. Alors évidemment, ça me plaît beaucoup.

Pour ce qui est de la créativité, j’ai déjà mes propres sources, mes propres “voies” qui coulent et que je suis, auxquelles toutes mes expériences ajoutent sans doute quelque chose. D’ailleurs, pour l’anecdote, notre maestro me conseillait un fond blanc alors, je l’ai fait en noir 😉 Forcément, un passage à l’école est une grande source d’inspiration mais je n’ai plus l’âge d’être “formatée” de manière académique…je resterai autodidacte… enfin, si je peux améliorer un peu ma technique, ça ne peut pas nuire à mon travail 😉

La transmission : l’atelier comme espace social

Tu animes des cours et travailles avec des écoles. Transmettre la mosaïque par le biais du recyclage, est-ce pour toi une manière d’enseigner une certaine forme de “résistance” face à la consommation de masse, ou est-ce purement une démarche ludique ?

Question intéressante: effectivement je déteste le gaspillage et la surconsommation qui le produit (même si j’en tire souvent profit en en recyclant les déchets). Pour moi, le recyclage est une nécessité à plusieurs points de vue: tout d’abord écologique, j’aime bien effectivement montrer qu’on peut ramasser les déchets plutôt que de les laisser traîner partout et polluer l’environnement et que si on les regarde attentivement, on va même pouvoir leur trouver du potentiel pour en faire quelque chose, les transformer. C’est le genre de démarches qui peuvent stimuler la créativité selon moi.

Après, il y a l’aspect économique dont on parle moins souvent mais qui joue un grand rôle dans ma pratique: tout le monde n’a pas les moyens d’acheter des smalti, de l’or ou autres matériaux chers, c’est aussi pour ça que je me suis orientée vers le recyclage. J’adore le verre artisanal mais ça n’est pas la seule option et il me semble que le plaisir de la création ne devrait pas être réservé aux riches, alors je montre comment en fouillant, en se laissant porter par des matériaux moins nobles, on peut aussi faire de belles choses et j’invite tous ceux qui n’en ont pas les moyens à pratiquer la mosaïque, sans complexes !

Pour moi c’est donc une démarche à la fois ludique oui, mais écologique et sociale: avec peu de moyens aussi, on peut faire de belles choses – et avec plaisir!
Et puis, je trouve que la mosaïque a une vraie fonction thérapeutique: (re)coller des morceaux, c’est quand même fort non ?

Le rêve de la fresque murale

Tu mentionnes le défi de travailler seule sur de grands formats. Si l’ARMO pouvait te donner “carte blanche” pour une collaboration idéale sur une murale, avec quel type d’artiste (mosaïste ou autre) aimerais-tu croiser tes tesselles et pourquoi ?

Vaste question… tellement de possibilités… j’ai plus pour habitude de m’adapter à un projet collaboratif que de choisir mes conditions mais je pense que pour une question pratique, il faudrait avant tout un cerveau “muraliste”, capable d’embrasser de grandes surfaces.

Évidemment, ma préférence irait à un artiste du recyclage – mosaïste ou non – pour réaliser un projet en accord avec mes convictions profondes mais je collabore à l’instant même avec un artiste qui se situe aux antipodes en me disant que la rencontre d’univers différents peut aussi produire des oeuvres intéressantes… l’avenir me dira ce qu’il en est 😉

L’invisible beauté du mortier

Tu as appris à teinter et imprimer le mortier avec France Hogué. Dans tes pièces récentes, le support semble devenir aussi important que la tesselle elle-même. Est-ce que tu considères aujourd’hui le “vide” (le liant) comme un matériau à part entière au même titre que le verre ou la pierre ?

Oui ! Je pense surtout en termes de couleurs je crois, alors la colle, le mortier teinté, le support etc. font partie des matériaux. En fait, je dessine et je peins aussi, je couds, je jardine, je cuisine – bref pour moi la création n’est pas qu’affaire de tesselles, j’aime surtout la couleur, quelle que soit sa nature.

La mosaïque “nomade”

Tu as exprimé le souhait de voyager davantage en faisant de la mosaïque. Comment imagines-tu ton “kit de survie” de mosaïste itinérante ? Es-tu capable de créer n’importe où, avec seulement une pince et ce que tu trouves par terre ?

Je pense, oui. Quand j’ai commencé la mosaïque, je n’avais même pas d’outils, je trouvais les “tesselles” telles quelles et je les agençais comme ça. C’est un de mes projets en école: aller ramasser les déchets du village et faire une œuvre avec ce qu’on aura trouvé.
Et si je prenais un outil, je partirais plutôt sur une marteline: c’est vraiment l’outil à tout faire pour moi (je pense déjà aux cailloux) 😉

Le Tac au Tac de Charlotte

L’œuvre dont tu es la plus fière à ce jour (celle que tu garderas toujours) ?

Je ne suis pas très “fière” de mes réalisations en général et comme j’en ai énormément, je suis plus au stade où “tout doit disparaître” mais je pense que si je gardais un seul de mes tableaux, ce serait la Face de Lune que j’utilise comme “avatar” sur les réseaux sociaux. C’est devenu mon “emblème”. C’est une mosaïque en coquilles d’huître et pierre sur fond de mortier noir.

Une source d’inspiration “scientifique” ou “naturelle” (insecte, plante, fossile) qui guide ta main en ce moment ?

Les jardins. Les bouquets, et tout ce qu’il y a dedans et autour ! Je prépare une exposition fin mai début juin avec une artiste papier/textile sur ce thème qui continue de m’inspirer.

Ton actualité, tes expos actuelles ou futures :

Cette expo en duo autour du thème des jardins, dans une belle salle ancienne à Pesmes (70), un très beau village près de chez moi fin mai- début juin.

Les Rencontres de Chartres (peut-être?) cet automne…

J’aimerais aussi lancer un échange d’ateliers / maisons avec d’autres mosaïstes. Ce serait une bonne manière de voyager un peu et de croiser des univers il me semble. Je ne saurais dire pourquoi mais ça m’est apparu comme le moyen idéal de découvrir l’Angleterre 😉 enfin même sans aller si loin, si le projet peut intéresser l’ARMO…je n’ai pas encore trouvé vraiment comment mettre ça en place.

Le mot de la fin.

Un immense merci à Charlotte Bartkowiak qui nous a accordé cette interview avec une générosité et une sincérité désarmantes. À travers son regard de “globe-trotteuse” et sa démarche de résistance poétique par le recyclage, elle nous offre une vision de la mosaïque à la fois libre, éthique et profondément humaine.

Toute l’équipe de l’ARMO la remercie du fond du cœur pour ce partage passionnant, qui nous invite à poser un œil nouveau sur les trésors cachés de notre quotidien. Une rencontre inspirante qui, nous l’espérons, vous aura donné l’envie de “voir” la matière autrement !


5 réponses à “Zoom 2 : Charlotte Bartkowiak”
  1. Michelle MUNNIER

    Je connaissais déjà les oeuvres et le “Style” de Charlotte, et cet interview m’a permis d’en savoir plus sur l’artiste : sa démarche pour créer, ainsi que son environnement ! Merci à elle et à l’équipe de l’ARMO

    1. Charlotte Bartkowiak

      Merci Michelle, tu nous connais tous!

  2. Charlotte Bartkowiak

    Merci pour cette belle mise en lumière! Heureuse d’avoir pu partager un peu de mon univers avec ceux qui voudraient le découvrir… et qui sait, l’enrichir de nouvelles rencontres?

  3. Véronique Gautier

    Très heureuse d’avoir découvert ton “antre” colorée! Tu sais déjà comme j’aime tes bouquets et ton super palais des mille et une nuits… j’espère. les voir à Hem ou Chartres l’an prochain!

  4. Isabelle De sa moreira

    Je connaissais le nom de Charlotte, moins la démarche très intéressante ! Impressionnée par l’organisation de l’atelier ! 😉

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